Fûts d’accord, mais en chêne ? Toujours ? En bois neuf ou pas ? Installez-vous confortablement, on vous explique.

 

Le principe de base est plutôt compris par la très vaste majorité des amateurs : le vieillissement  du Rhum consiste à faire reposer en fûts du Rhum Blanc pendant un temps plus ou moins prolongé. C’est d’ailleurs la différence qu’il existe entre un Rhum Blanc et un Rhum Ambré ou Vieux. Car ne l’oublions pas, tous les alcools (Whisky, Cognac, Armagnac, Calvados, Gin, Vodka…) sont parfaitement translucides lorsqu’ils sortent de l’alambic. C’est le vieillissement qui donne ces belles robes aux alcools que nous apprécions déguster.

Mais pour beaucoup, une fois ces grands principes rappelés, toute « l’alchimie » qui a lieu durant ses longues années de repos dans la pénombre des chais est souvent… obscure (!).

 

Tonneaux, barriques, foudres et autres fûts : le pourquoi du comment…

Tout d’abord un peu d’Histoire. Pendant l’Antiquité le transport de marchandises liquides s’effectue en amphores. C’est un contenant fragile, lourd et peu pratique. C’est probablement en Italie, au cours du VIème siècle avant notre ère que le tonneau est inventé. Beaucoup plus maniable et solide, il supplante très rapidement l’amphore et se diffuse dans tout l’Empire Romain. Par la suite, ce sont les Gaulois (cocorico !) qui vont perfectionner et moderniser ce formidable outil de transport.

À la fin du Moyen-Âge, la barrique est un objet absolument central dans le commerce européen, qu’il soit terrestre, fluvial ou maritime. Alors que débute la conquête du Nouveau Monde, le tonneau s’impose comme l’allié évident des marins qui sillonnent l’Océan Atlantique. Et c’est probablement au cours de ces longues traversées que l’intérêt de faire vieillir un spiritueux en fût va apparaître au grand jour. Les négociants européens vont en effet constater que le Rhum, blanc au départ des Caraïbes, s’est paré d’une belle couleur dorée et qu’il est plus rond et plus doux lorsqu’il arrive sur le Vieux Continent pour être vendu. Et les consommateurs ne s’y trompent pas. Ils exigent désormais des Rhums vieillis.

Ce phénomène de maturation va être absolument essentiel dans la popularisation du Rhum qui jusque-là, était considéré comme un tord-boyau grossier, bon pour les flibustiers et les esclaves.

 

Le choix du chêne

Bien souvent, lorsque l’on parle de fûts, le premier réflexe est de penser « chêne ». Et ce réflexe est plutôt bon. En effet, l’écrasante majorité des vieillissements s’opèrent en fûts de chêne. Et ce, depuis déjà des siècles. Mais pourquoi ce choix est-il si répandu ? Le chêne est un bois à la croissance relativement lente. Et, a priori, cela ne fait pas de lui un candidat parfait. D’autres essences de bois, à la croissance plus rapide semblent mieux adaptées à la fabrication de fûts. Mais la réponse se trouve ailleurs. Précisément dans ses tanins. En effet, le chêne contient une proportion importante de tanins hydrosolubles qui vont conférer au Rhum ses arômes boisés.

À travers les siècles, l’Homme a expérimenté avec de nombreuses essences de bois, mais sans jamais obtenir des résultats égalant les performances du chêne. De façon marginale, on peut cependant trouver des Rhums qui ont vieilli en fûts d’acacia, de merisier, de châtaignier, de cerisier… Pour le vieillissement de la Cachaça, les Brésiliens n’hésitent pas à faire appel à de nombreuses essences endémiques de bois (pour plus de détails, voir notre article sur les différentes traditions de Rhum).

 

Fût neuf ou pas ?

Contrairement aux idées le Rhum (mais il n’est pas le seul, le Scotch également) est un alcool assez fragile qui s’accommode mal des puissants tanins diffusées par une barrique neuve. Si nous faisions vieillir le Rhum dans un fût neuf, le vieillissement ne pourrait guère dépasser 3 à 5 ans. Au-delà, le précieux liquide se transformerait en une infusion de planches au fort goût de sciure de bois parfaitement imbuvable…

Alors, pour contourner ce problème, les Distilleries de Rhum ont recourt aux fûts de seconde main, c’est-à-dire des tonneaux qui ont déjà contenu un premier alcool. Et ce dernier, pendant sa maturation, va absorber une bonne partie des tanins et ainsi permettre à notre alcool favori (le Rhum, pour ceux qui n’auraient pas suivi au fond de la classe…) de vieillir dans de bien meilleures conditions. On parle alors « d’ex-fût » de ceci ou cela.

Et en lecteurs affûtés que vous êtes, vous vous dites qu’en fonction du premier alcool contenu, cela va avoir une influence sur le Rhum ? Et bien vous avez parfaitement raison ! Imaginez-vous qu’une barrique d’environ 200 litres retient emprisonnés dans ses douelles ( « lames » de bois qui composent le fût) 5 à 9 litres du liquide précédemment contenu. Ce liquide, prisonnier du bois s’appelle la Part du Diable. Quelques exemples des différents fûts traditionnellement utilisés par les Maîtres de Chais.

L’ex-fût de Bourbon. C’est aujourd’hui le fût le plus utilisé par les producteurs. Pourquoi ? Parce que les Américains ne faisant jamais comme tout le monde(!), ils ont pour obligation légale d’utiliser un fût de chêne neuf pour la maturation du Bourbon. Ainsi, après une unique utilisation, ils doivent se séparer de leurs barriques. Ce qui a pour conséquence de mettre en joie tout Maître de Chai qui se respecte. Car cela est la garantie d’un afflux régulier de fûts de seconde main de qualité et bon marché. L’ex-fût de Bourbon confère au Rhum des notes de vanille, de coco et de sucre brûlé.

L’ex-fût de Xérès. Autrefois très répandu, il se fait aujourd’hui plus rare. En effet, depuis le début du XXème siècle, la consommation de ces vins fortifiés (adjonction d’alcool neutre après la fermentation) Andalous a drastiquement chutée. Par conséquent, un ex-fût de Xérès coûte environ 10 fois plus qu’un ex-fût de Bourbon de nos jours. Selon que le Xérès était sec (Oloroso) ou doux (Pedro Ximenez), il va conférer au Rhum soit des notes de fruits secs (noix, amandes) et de sous-bois, soit des notes sucrées de dattes, de figues et de pruneaux.

L’ex-fût de Porto. Autre classique des Maîtres de Chais, l’ex-fût de Porto est option assez régulière pour la maturation du Rhum. Ce Vin muté (adjonction d’alcool neutre pendant la fermentation) de la Région du Douro au Nord du Portugal apporte au Rhum qu’il reçoit de délicieuses notes de chocolat, de rose et de fruits noirs confiturés.

L’ex-fût de Cognac. Grand classique de la maturation des Rhums Agricoles Français (pour des raisons évidentes), il est aujourd’hui en perte de vitesse face à l’ex-fût de Bourbon, plus facilement accessible. L’ex-fût de Cognac a pourtant de nombreuses qualités et va doter le Rhum d’un fruité délicat et de fines épices.

Il existe bien d’autres variétés de fûts utilisés pour le vieillissement du Rhum, comme les fûts de Sauternes, de Vins Doux Naturels Français, de Calvados, d’Armagnac… Mais cela sera pour une prochaine fois… Si vous êtes sages !

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